Ils m'inspirent

Nous sommes le produit de notre histoire ; il faut en être fier.

Fier de ce que nous sommes, reconnaissant des rencontres fondatrices, respectueux de nos maîtres.

J’ai rencontré à différentes étapes de ma vie des « monstres humains » qui m’ont éclairé.

Au hasard d’une lecture, à la lumière diffuse d’une salle d’étude qui sentait encore et toujours l’odeur du repas de midi dans un collège qui m’étouffait ; dans une gare, en lisant un texte oublié sur un siège plus sale que le sol ; ou encore dans une bibliothèque, à la recherche, au temps où l’on vivait sans internet, du livre qui me permettrait de tout comprendre ; j’ai fait de sublimes rencontres.

Boileau m’a ouvert les yeux le plus brutalement avec « Ce que l’on conçoit bien, s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Inutile de l’apprendre par cœur ; la phrase est un choc pour un enfant de 8 ans dont les instituteurs n’arrivent rien à faire…

Penser le monde pour en exprimer ses subtilités ! Penser avant de parler et agir, rien que ça ! Et pourtant si évident…

Ma vie est un parcours jalonné de personnalités inspirantes, foudroyantes, c’est selon.

Je vous propose quelques grandes âmes du panthéon de mes étoiles.

  • Nicolas Boileau (04/05/19)
  • Jean-Jacques Rousseau (24/05/19)
  • Blaise Pascal (04/05/19)
  • Jean Moulin (05/05/19)
  • Stefan Zweig (26/05/19)
  • Jacques Brel (24/05/19)
  • Denis Diderot
  • Fred Vargas
  • Friedrich Nietzsche
  • Ludwig van Beethoven
  • Louis Jouvet (09/06/19)

Nicolas Boileau, mon parrain.

Il est des auteurs dont la plume est une incision.

Avec une précision exceptionnelle, Nicolas Boileau fend notre armure. Il fragilise deux préjugés à la base de notre difficulté à communiquer. Nos pensées évidentes et simples, le sont pour tous. Il est inutile de chercher à les éclaircir car ce faisant on en trahit le sens.

Avec Boileau, je réalise que chaque mot est un atome ; la phrase, cette molécule sémantique, est un pharmakon qui trop dosé, tue, en petite quantité est inoffensif, bien dosé guérit.

Boileau m’a ouvert les yeux sur la seule arme qui mérite d’être vendue à tous les peuples : la pensée rationnelle.

J’ai rencontré plusieurs fois ce maître. En 1995, j’ai 20 ans et cherche une formule synthétique pour répondre à la fable grotesque de cet art contemporain qui attribue à un morceau de carton le statut de chef d’œuvre.

Je cherche la formule qui mettra fin à la dictature de mes amies lettreuses pseudo-historiennes de l’art, qui imbibées de bière et à l’haleine chaude s’étouffent de : « Quoi ?? Tu oses critiquer l’urinoir de Marcel Duchamp !!! » « Tu n’as rien compris ».

Par hasard, dans un manuel sur l’art, je tombe nez à nez sur le fameux : « Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux, qui par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux. »

J’ai la parade ; Boileau sera l’expéditif bourreau des paresseux du bulbe.

Depuis, Nicolas Boileau m’accompagne quotidiennement et me rappelle bien souvent que rien n’est moins naturel que penser avec finesse.

Aldrick Allal - Gravure Auteur Boileau

Nicolas Boileau – Portrait par Hyacinthe Rigaud (1704)

Jean-Jacques Rousseau - Portrait - Aldrik Allal

Jean-Jacques Rousseau – Pastel de Quentin de La Tour (1753)
– Original en couleur

Jean-Jacques Rousseau, le maître.

Jean-François Lavigne, professeur de Philosophie à l’Université Paul Valéry de Montpellier ; il est craint ; il est redoutable ; il sort de l’ENS ; il ne supporte ni la bêtise, ni la crasse léthargie intellectuelle de l’étudiant lettreux qu’il côtoie pourtant tous les jours.
 
Je sens d’emblée que je vais l’aimer. Je sens qu’il va m’apprendre à penser. Mes camarades de première année sont sages et notent chaque mot de ce prince de la pensée. Moi je l’écoute ; je ferai des photocopies plus tard, quelle bêtise de gâcher tant d’intelligence à chercher son typex pour corriger un mot.
 
Jean-François Lavigne ; un semestre sur Rousseau. Ma terminale m’a vaguement initié mais je suis comme tout le monde : pas vraiment d’accord avec cette histoire de « bon par nature ». Après tout, l’homme n’est que bêtise, est-il besoin de le prouver. La société est peut-être sa seule chance…
 
Mais c’était sans compter sur le Discours sur les sciences et les arts. C’était sans compter sur la redoutable intelligence de Monsieur Lavigne qui disséquera sous nos yeux la pensée de Rousseau à tel point que lorsque j’expliquerai quelques mois plus tard à un enseignant de Philosophie bien connu pour sa fainéantise intellectuelle, « que l’état de nature n’est qu’une hypothèse », il me dira sèchement : « Jeune homme, cela n’est pas dans Rousseau ». Et moi, insouciant, quittant l’oral par contestation, lui répondrais : « Cela est Rousseau ; je vous laisse apprécier la différence et relire le maître ».
 
Car Rousseau est un maître ; j’en deviens un ardent disciple. Ses Discours et son Contrat, repris par les nations occidentales, n’ont cessé d’alimenter les fondements de notre société civile.
 
En plein XVIIIe, Rousseau ose prétendre que le livre, lu pour briller dans les dîners en ville, n’a d’autre mérite que d’écraser l’être en portant aux nues le paraître. D’aucuns y liront une haine de la culture et la volonté de « brûler les bibliothèques »… Quel manque de finesse ! Quel dommage car ils sont nombreux les ignorants. Les contempteurs de Rousseau m’attristent, comme le Voltaire bien nait au caractère trempé, ils confondent le but et le moyen et ne flirtent même pas avec l’ombre laissée par la pensée de Rousseau.
 
Je ne saurais ici aborder sans dégâts la pensée du maître et vous propose les quelques souvenirs qui ont forgé ma conscience sociale.
 
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir » dans le Contrat Social ; où Rousseau clôt à jamais la dispute sur la valeur du « droit du plus fort ».
 
« A quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui, si nous pouvons le trouver en nous-même » dans le Discours sur les sciences et les arts ; où Rousseau lutte contre le paraître et le mensonge social.
 
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. » dans le Discours sur l’Origine de l’inégalité ; où Rousseau retrace l’hypothétique passage de l’état de nature à l’état civil sous sa forme la plus nuisible.
 
« Je sais seulement que la vérité est dans les choses & non pas dans mon esprit qui les juge… » dans L’Émile ou de l’éducation, (La profession de foi du vicaire savoyard), où Rousseau avec une finesse exemplaire remet la raison à sa place, convoque les choses comme seules réalités et condamne le « jugement » faussement rationnel.
 
Et tant d’autres gourmandises intellectuelles ; mais Rousseau mérite mieux que mes souvenirs d’étudiants…
 
 

Evidemment Pascal...

Étonnament, Blaise Pascal ne me fut présenté que tardivement. J’avais vaguement entendu mon père parler d’esprit de géométrie ; j’avais difficilement suivi à des années lumières de retard, mon incroyable professeur de Français de Première qui écrivait ses cours sur des enveloppes de La Poste ouvertes et détachées, à l’aide de minuscules brindilles de lettres dont j’imaginais des outils métalliques de chirurgiens ou des pinces à épiler spéciales pour les manipuler et les disposer sans espace sur ces formes géométriques absurdes et jaunes.

Bref, par je ne sais quel tour de magie, j’avais ignoré Pascal.

Heureusement, Boileau qui devait se sentir seul me mit sur la route de Pascal.

J’avais 17 ans et dans un ouvrage du Seuil à la reliure carmin d’une collection « Intégrale » commencée et inachevée comme mon père le faisait si bien… je découvris les Pensées et Le discours sur les passions de l’amour de Blaise Pascal. Comme ça par pur hasard, le livre m’a appelé un soir où je cherchais comme souvent, une raison de ne pas travailler le Bac.

Le livre ouvert, je ne pus m’empêcher dans ma petite cuisine d’un immeuble sans âme, de le dévorer intégralement. Seul dans mon sud presque natal, car mon père était loin, rien ne vint interrompre l’ineffable puissance, l’insurmontable raffinement de Blaise Pascal.

Et dire que je vécu si longtemps sans attribuer à l’imagination le rôle de « maîtresse d’erreur et de fausseté ». Comment ne pas s’interroger sur la « différence entre esprit de géométrie et esprit de finesse » ? Comment accepter cette dichotomie au demeurant très classique, sans comprendre que les « esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres » ? Pivot de la compréhension ; esprit de finesse et de géométrie coexistent comme les monstrueux rochers Charybde et Scylla.

Avec Pascal, « le cœur a (enfin) ses raisons que la raison ne connaît point » sans en faire un drame et nous le savons « en mille choses » ! La raison qui ne connaît pas ! Génial pour un adolescent qui pense que tout est irrémédiablement logique…

Et cette phrase, plus actuelle que jamais, que j’oppose à mes jeunes collaborateurs lorsque leur carriérisme me glace le sang : « Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu’elle finit par l’ambition ! »

Sans Pascal, je n’aurais jamais accepté la spiritualité ; il autorise les plus athées d’entre-nous à observer les minutieuses inflexions de leur âme… autant que celle des autres.

Blaise Pascal - Portrait - Aldrick Allal

Blaise Pascal -Portrait par Philippe de Champaigne – Crédits : De Agostini – Getty – Original en couleur

Aldrick Allal - Photo Chef Résistant Moulin

Jean Moulin – Photo de Marcel Bernard prise au cours de l’hiver 1939, aux Arceaux à Montpellier. 

Jean Moulin, le courage fait homme.

Je suis en première. Je m’ennuie. Je fais les 400 coups dans un Lycée militaire qui n’a plus d’intérêt pour moi, puisque myope, je ne serai jamais pilote de chasse.

Le mur, les expéditions nocturnes, les découvertes interdites, les retenues de vacances comme punition et encore des punitions et toujours plus de punitions. Jamais rien de grave mais toujours plus de non-respect d’ordres dont l’absurdité confine à l’absence d’intelligence ; et l’intelligence militaire pour paraphraser Clemenceau… n’est pas de l’intelligence.

Issu d’une famille de militaires, et souhaitant moi-même devenir pilote de chasse, la question peut surprendre mais je me suis longtemps demandé comment pouvait-on avoir envie de devenir militaire. Pour quelles étranges raisons, la capacité à porter une arme pouvait-elle, au-delà de l’éphémère sentiment de toute-puissance, motiver autant d’hommes et de femmes ?

Je me suis posé cette question jusqu’à Jean Moulin, jusqu’à la Gestapo, jusqu’à l’horreur, l’injustice, la haine et les meurtres d’enfants ; jusqu’à ma participation au Concours National de la Résistance imposé par le lycée.

Ce fut un choc. Je découvris en quelques jours, que mon arrière grand-père Laurent Duviols avait organisé la Résistance dans le Sud de la France sous les ordre de Pierre Brossolette, qu’il avait été déporté à Auschwitz pour périr à Buchenwald le 13 décembre 1944, que Jean Moulin, 1er président du Conseil National de la Résistance, fut vendu à la Gestapo et que sous la torture, même la mort ne lui arracha aucun nom, que des enfants, des femmes et des hommes par milliers furent exterminés en raison de leur religion, que des humains en raison de leur sexualité furent assassinés, que le monde comme Nietzsche l’avait senti, avait vraiment basculé dans l’horreur absolue !

Évidemment, tout le monde sait plus ou moins cela, mais travailler sur des archives, compulser des milliers de pages plus édifiantes les unes que les autres, lire que des hommes ont agi systématiquement pour détruire leurs semblables et lire encore des témoignages d’une violence extrême où le sordide côtoie les plus vils penchants de l’humanité, lire toujours que la mort elle-même eut du mal à œuvrer tant les candidats se jetaient toujours plus nombreux dans ses bras.

Toutes ces lectures m’ont étourdi ; j’étais ignorant de tout cela ; et du jour au lendemain j’ai appris. Mais que faire de cette haine, de cette horreur quand on a 16 ans. Comment transcender l’ineffable ?

Jean Moulin répondit à cette question. Simplement avec un seul mot : le courage. Le courage de faire, de réunir, de se battre, de défendre, de tenir et de ne pas parler, de ne jamais trahir, jamais !

Jean Moulin est mon antidote. Lorsque j’ai envie de tout balancer, lorsque que mes projets me donnent tant de travail que j’en étouffe, lorsque j’ai mal parce que je suis recousu à vif en urgence, lorsque je décide de me lancer dans quelque aventures innovantes, lorsque je suis seul et que la partie est perdue d’avance, lorsque tout le monde me dit que « c’est impossible », je pense à Jean Moulin, le courage incarné !

Jean Moulin, le courage fait homme.

Stefan Zweig, humain malgré tout.

Humaniste par honnêteté intellectuelle ; délicat par intelligence ; profond par goût de l’autre ; le maître du lecteur au cœur net.

Voilà un être humain que je regrette.

Sachant qu’il s’est suicidé, désolé du monde, horrifié des hommes, plus de 30 ans avant ma naissance et que je ne regrette jamais, ma sentence raisonne, lourde de nostalgie.

Je ne peux que regretter cet homme qui saisit avec tant d’intelligence et de cœur nos sentiments les plus simples.

Avec Zweig, l’amour n’est plus un mot mais un espace chamarré de sensations délicates et envahissants sentiments. Le lecteur s’y promène susurrant de ses lèvres entre-ouvertes de plaintifs chagrins que Zweig a placés dans son gosier hébété. A l’unisson, Zweig et son lecteur se baladent au gré des chemins de la mélancolie humaine. L’amour se meut de soupirs en respiration ; le lecteur transi se blottit contre la poitrine de Stefan Zweig.

Zweig, mieux que Proust dont les nombreux personnages d’histoires alourdies, m’empêchent d’en apprécier la vitalité ; Zweig mieux que Dostoïevski dont la russe brusquerie que je chéris, éloigne l’empathie ; Zweig mieux que Kundera réduit à L’insoutenable légèreté de l’être ; Zweig mieux que tous, car plus homme que chacun ; Zweig.

Je ne peux parler de Stefan Zweig sans en encourager la lecture. Il y en a pour tous les goûts, de Magellan aux Vingt-quatre heures de la vie d’une femme en passant par Les très riches heures de l’humanité, La peur ou Lettre d’une inconnue, chaque lecteur se délectera.

J’aime lire Zweig. Mieux j’aime lire avec Zweig, sous sa protection, enveloppé de sa tendresse.

Dans le premier cahier de l’Ivresse de la métamorphose, j’aime avec Zweig ressentir la rude nature des sentiments humains, éprouver la violence des choix du cœur, accepter tristesse et misère qui encouragent Christine à mentir, éprouver chagrin et misère encore lorsque ses origines la rattrapent. Seul Zweig m’entraîne dans les tourments d’une autre.

Voilà l’humanisme de Stefan Zweig ; comme la flute magique, il me transporte hors de moi, et m’associe à la douleur de l’autre. Cette écriture mystique me rapproche de mes frères humains, me rappelle ma condition et m’autorise à dire nous ; et non je.

Zweig a écrit pour nous.

Stefan Zweig - Photo - Aldrick Allal

Stefan Zweig – Crédits : AP/SIPA – Sipa

Aldrick Allal - Photo convert Brel

Jacques Brel en concert à l’Olympia en 1966 – Crédits ?

Jacques Brel, ma spiritualité musicale.

« Je crois qu’il faut arriver par discipline à n’avoir que des tentations nobles. Et à ce moment là il est urgent de succomber… même si c’est dangereux ; même si c’est impossible ; surtout si c’est impossible. » Jacques Brel, Interview filmé, infra (à 7’10).

 

Si je ne me souviens pas quand j’ai écouté Jacques Brel la première fois, je sais quelle était la dernière fois. Quelle que soit la saison, l’année, le moment, le jour, je sais que la dernière fois que j’ai écouté Jacques Brel est aujourd’hui ou hier. Voilà ma drogue, voilà, avec la San Pellegrino, la seule substance que j’absorbe absolument tous les jours ! Jamais de renoncement pour mon eau à bulles puisque j’irais jusqu’à traverser l’Italie pour aller voir le « château » dessiné sur chaque bouteille que j’ai bue ; jamais de renoncement pour un Amsterdam, une Quête, un Prochain amour ou un Orly.

Brel ne m’a jamais abandonné. Depuis une trentaine d’années, je l’écoute 2 à 3 fois par jour. C’est un besoin ; il calme mes angoisses ; il me parle de l’amour, il me parle de la mort, de la tendresse de nos rêves. Il éclaire mes amours, m’invite à danser et toujours me fait vibrer.

Lorsque Bob Dylan a reçu le Prix Nobel de Littérature, j’étais heureux. Enfin, l’élite internationale avait compris que la musique n’est pas un agrément facétieux ; la musique est essentielle à notre existence. Je me demande d’ailleurs comment nos ancêtres ont pu vivre sans musique. Comment passer une journée sans écouter quelques morceaux de nos stimulateurs hormonaux ? La musique me nourrit ; elle m’est aussi naturelle que le sommeil qui ponctue mes journées.

D’aucuns imagineront que j’exagère. Que nenni ; au réveil, dans ma salle de bain, dans ma voiture, avec mes écouteurs, doucement, forte ou terrassante, la musique est ma véritable drogue !

En 1993, j’ai décollé pour l’archipel du Svalbard, autrement appelé Pôle Nord. Un concours organisé par la fondation de Nicolas Hulot ; je gagne avec 9 autres jeunes gens et m’envole sans musique pendant 3 semaines. Alors qu’à l’époque mon walkman pesait 1 kg, alors que le rembobinage des cassettes se faisait autour d’un crayon de papier, je ne vivais pas sans mon walkman.

Au bout de 3 semaines sans musique, le manque était manifeste. J’étais plus que frustré, j’étais torturé. Avec un jeune ami en manque comme moi, nous parlions de musique, de sensation, de chair de poule, de Debussy, de Brel évidemment, dont le bougre ignorait l’existence ! En kayakant entre les icebergs, en marchant sur des terres brulées par des dragons de vents à -30°, nous parlions musique ; irritant nos compagnons d’infortune.

Le manque était violent, 3 semaines de marches, de froid pour voir le rien, la nature sans nature, des terres sans végétation, et vivre les uns sur les autres alors que nous étions seuls au monde. Que Rousseau a raison…

Lorsqu’au retour, nous fumes bloqués pour cause de tempête à Tromsø ville septentrionale de Norvège, je n’y tins plus, je voulu écouter de la musique. N’importe quoi mais de la musique. Peu m’importait ; comme un drogué, le manque de musique me rendrait agressif. J’avais trop mal du manque de musique.

Mais la ville était déserte, rien n’était ouvert et le seul « pub » du coin rangeait ses chaises dans un silence métaphysique de film soviétique.

La mort dans l’âme je retournais à l’hôtel pour dormir enfin au chaud éloigné des tempêtes de ces dragons de vents qui traversent notre peau pour planter leurs griffes acérées au cœur même de notre chair contre nos os d’adolescents mal-foutus.

Je rentre alors dans ma chambre et l’observe avec un rituel qui ne m’a jamais abandonné : debout dans l’entrée, je me projette dans mon lit et imagine toutes les sources de lumières pernicieuses qui viendront perturber mon trop léger sommeil, puis j’identifie salle de bain, mini-bar, source lumineuses électriques que j’aurais oubliées et l’ensemble des objets inutiles ; très fréquents à l’époque.

Puis la déco y passe, critique en règle du degré de cohérence kitsch recherchée par le designer. A Tromsø, il n’y avait probablement jamais eu de designer ou architecte. Le kitsch était naturel. Tout était marron et empêtré de formes et textures archaïques, c’est-à-dire des années 60 puisque j’établis, au risque d’un égocentrisme naïf, l’archaïsme esthétique à tout événement antérieur à l’année 1975, année de ma naissance.

Bref, du marron, du jaune, et une tapisserie chevronnée au goût certain pour le désagrément des yeux, tout me semblait irrespirable. Mais, car il faut un mais, je remarque planté dans le mur un commutateur métallique rond. Mon cœur trésaille, il s’emballe, non ce serait trop beau, là comme au temps jadis, un « bouton » pour allumer… une radio.

Mon cœur bat réellement la chamade ; je me jette sur le mur, je caresse autour du commutateur, je l’effleure ; il est là. Mais s’il ne fonctionnait pas. Je prends mon temps. Je sais depuis longtemps que le meilleur moment d’un événement le précède inexorablement. Je suis surexcité, j’ai envie d’appeler mon camarade. Je sais qu’il le verra aussi. Mais quel type de musique passe-t-on à Tromsø ?

D’un coup, je crains le pire. Une émission radio avec de vieilles personnes qui parlent de très vieilles personnes à de plus vieilles personnes pour les endormir dans un norvégien guttural dont la mélodie m’échappe. J’ai les mains moites. Tant pis, il faut voir…

Je tourne le commutateur en laiton… rien ne se passe… J’attends ; pas un son ; pas un mot. Je suis déçu, je fixe le commutateur tristement…

Mais je distingue, je reconnais, j’exalte, non impossible, c’est pas vrai, le son monte, je l’aide et tourne le bouton, mais non ! J’entends, mais oui j’entends Jacques Brel qui entame Amsterdam, à l’Olympia (1964) !

Je suis immobile les yeux accrochés au laiton ; mon cœur s’arrête brutalement, des larmes m’envahissent, c’est tellement beau, j’ai l’impression de naître, la musique me brule les poumons. Brel est avec moi, il me ramène au monde des sentiments, l’enfer des glaces disparait, je suis vivant, enfin vivant.

 

Denis Diderot aux mille sujets.

Parce que c’est le seul homme auquel je ressemble vraiment…

Denis Diderot – Portrait par Louis-Michel van Loo (1767) – Musée du Louvre – Original en couleur

Fred Vargas – Crédits LOUISE OLIGNY/Astrid di Crollalanza – 2011 – Original en couleur

Fred Vargas, femme d'exception.

Parce qu’elle m’a chagriné, parce que « pelleter les nuages » m’est désormais familier…

Friedrich Nietzsche, promesse de grandeur.

Celui qui autorise un ailleurs magistral, une pensée explosive… dans quelques jours.

Aldrick Allal - Gravure Nietzsche

Friedrich Nietzsche – Photo Credits Mondadori Portfolio – Getty (1882)

Ludwig van Beethoven - Photo NB - Aldrick Allal

Ludwig van Beethoven – Portrait de Joseph Karl Stieler – (1820)
– Original en couleur

Ludwig van Beethoven, pour le destin.

Le meilleur pour la fin… pour bientôt.

Louis Jouvet, véritable vivant.

« Être professionnel, c’est être authentique. C’est la seule façon d’être vrai, de posséder et de pratiquer une vertu de vérité. Car rien ne compte que ce qui est vrai, c’est-à-dire qui a une attache, un lien, une racine, rien ne compte que ce qui est sincère. » Louis Jouvet. L’art de plaire.

Ma rencontre avec Louis Jouvet est récente.

Au moment même où je suis éclaboussé par une histoire incroyable d’entrave au doit du travail et autres malversations dont j’ignorais jusqu’à l’existence, au sein d’une petite école, soi-disant très respectable que je viens d’acheter très chère.
Au moment, où la justice, contre toute attente et manipulée par un enquêteur gendarme avide de reconnaissance et de médailles, m’assimile à ces faits ignobles alors que je n’y suis pour rien.
Au moment, donc où pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment que les Hommes sont vraiment irrécupérables et impardonnables de bêtise.
A ce moment, de faiblesse, de grande détresse car je ne suis qu’un homme, je rencontre l’expert, l’érudit, le vivant auteur (oui, oui) de théâtre. Pharmacien par ses études, régisseur de théâtre, comédien, acteur, metteur en scène, et penseur du théâtre, Louis me rappelle à ma condition ; il m’éclaire. Oui l’Homme n’est qu’imperfections clairement identifiées ; ce qui nous encourage à chercher, et parfois trouver la perfection manquante.
Dès que j’ouvre un recueil de Louis Jouvet, je jubile ; quelle étrange coïncidence ! Je pense comme lui. Je perçois, malgré mon inexpérience, que ma passion pour le théâtre puise son origine dans mon insatiable désir de compréhension du monde des Hommes. Le théâtre c’est la vie, en mieux, en plus clair, en plus simple. Le comédien est mauvais, Shakespeare peut y résister ; moins Marivaux. Le metteur en scène est puissant, intelligent et doté d’une belle imagination, tout est jouable, même Sartre !
Avec Louis Jouvet, j’assume l’assertion selon laquelle : « Il y a deux sortes de metteurs en scène : ceux qui attendent tout de la pièce, pour qui l’oeuvre est essentielle, et ceux qui n’attendent rien que d’eux-mêmes et pour qui l’oeuvre est une occasion. »
Car finalement, gérer une entreprise, n’est-ce pas au quotidien, jour après jour, année après année, mettre en scène sa vie et celle des autres ?
Le théâtre n’est pas tant « la vie », que cette vie de groupe scénique tout en comédie dramatique qu’est l’entreprise et ses règles absurdes tant pour les comédiens que pour le metteur en scène…

Louis Jouvet Photo - Aldrick Allal

Louis Jouvet Crédits : Archives du 7eme Art / Photo12 – AFP

« Il n’y a pas moins de gloire à discerner le bon et le beau qu’à l’imaginer. »

Denis Diderot

Les maximes, réflexions et pensées

Aldrick Allal - Gravure Auteur Diderot

Denis Diderot – Louis-Michel van Loo (1767) – Musée du Louvre

Plan du site